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Que de choses m’apprennent ces safaris à travers mes souvenirs ancestraux ! Les schémas… aaah, oui ! les schémas… Les gens qui m’ennuient le plus sont les tartufes libéraux. Je me méfie des extrêmes. Grattez sous la surface d’un conservateur et vous découvrirez quelqu’un qui préfère le passé à n’importe quel avenir. Grattez sous celle d’un libéral et vous trouverez un aristocrate en col blanc. C’est ainsi ! Les gouvernements libéraux dégénèrent toujours en aristocraties. Et les bureaucraties trahissent les véritables intentions des peuples qui les ont hissées au pouvoir. Dès les premiers instants, les petites gens qui créent un gouvernement promettant une plus juste répartition du fardeau social se trouvent prisonnières des aristocraties de type bureaucratique. Naturellement, toutes les bureaucraties sont soumises aux mêmes schémas, mais quelle hypocrisie de les retrouver sous une bannière communisée ! Ah oui ! si les schémas m’ont appris quelque chose, c’est que les schémas se répètent. L’oppression que j’exerce, à tout prendre, n’est pas pire que n’importe quelle autre ; mais au moins, ma leçon à moi est nouvelle.
Les Mémoires Volés.
L’obscurité avait depuis longtemps fait suite à la Journée des Audiences lorsque Leto fut enfin prêt à recevoir la délégation du Bene Gesserit. Moneo s’était chargé de préparer les Révérendes Mères à un contretemps tout en leur rapportant les paroles rassurantes de l’Empereur-Dieu.
En rendant compte de sa mission, le majordome avait souligné :
— Elles s’attendent à recevoir une belle récompense.
— Nous verrons cela, murmura Leto. Nous verrons. Mais dis-moi : Qu’est-ce que le Duncan t’a demandé quand tu es arrivé ?
— Il désirait savoir si vous aviez déjà fait publiquement flageller quelqu’un.
— Et qu’as-tu répondu ?
— Qu’il n’y avait de précédent ni dans ma mémoire ni dans les archives publiques.
— Qu’a-t-il dit ?
— Que ce n’était pas dans la manière des Atréides.
— Il croit que je suis fou ?
— Il n’a pas dit cela.
— Tu me caches quelque chose. Notre nouveau Duncan est troublé. Par quoi ?
— Il a fait la connaissance de l’ambassadrice ixienne, Mon Seigneur. Il trouve Hwi Noree séduisante. Il a demandé si…
— Il n’est pas question de permettre cela, Moneo ! Je compte sur toi pour dresser toutes les barrières que tu pourras pour empêcher une liaison entre Hwi et lui.
— Vos désirs sont des ordres, Mon Seigneur.
— Je l’espère bien ! Va, maintenant, et occupe-toi de préparer l’entrevue avec les femmes du Bene Gesserit. Je les recevrai au Sietch Artificiel.
— Mon Seigneur, le choix de cet endroit a-t-il une signification spéciale ?
— Simple fantaisie de ma part. En sortant, tu diras au Duncan qu’il devrait prendre quelques Truitesses et patrouiller en ville pour le cas où des désordres se produiraient.
En se remémorant cette conversation au Sietch Artificiel où il attendait la délégation du Bene Gesserit, Leto ne laissait pas d’y trouver un sujet d’amusement. Il imaginait aisément les réactions dans les rues de la Cité Festive sur le passage des Truitesses commandées par un Duncan Idaho en plein désarroi.
Tel le silence subit des grenouilles à l’approche d’un prédateur.
Maintenant qu’il se trouvait au Sietch Artificiel, Leto se réjouissait de son choix. Il s’agissait d’un ensemble dissymétrique de dômes aux contours irréguliers, occupant un espace de près d’un kilomètre de long en bordure de la Cité Festive. Le Sietch Artificiel avait à l’origine abrité les Fremen de musée, auxquels il servait maintenant d’école. Ses corridors et ses antichambres étaient activement surveillés par des patrouilles de Truitesses.
Le hall de réception où Leto attendait formait un ovale de deux cents mètres dans son plus grand diamètre, éclairé par des brilleurs géants suspendus dans un halo turquoise à trente mètres du sol. Leur lumière atténuait la dureté des bruns et des beiges de la pierre artificielle qui servait de matériau à toute la structure. Leto se tenait sur une corniche basse qui longeait le mur de la salle à une extrémité de l’ovale. Il regardait par une baie semi-circulaire presque aussi large que son corps était long. Située à une hauteur de quatre étages, cette baie commandait un panorama qui comprenait une portion de l’ancien Mur du Bouclier préservée pour ses cavernes à flanc de falaise où un détachement d’Atréides avait été jadis massacré par les soldats des Harkonnen. La lumière glaciale de la Première Lune argentait les contours de la falaise. Sur le flanc de celle-ci, des feux brillaient, occultés par intermittence lorsque des silhouettes passaient devant. Autrefois, jamais des Fremen n’auraient osé révéler ainsi leur présence. Mais les Fremen de musée exerçaient simplement leur droit d’occupation des lieux sacrés.
Les Fremen de musée ! se dit Leto.
C’étaient des esprits étriqués à l’horizon tellement limité.
Mais ai-je le droit de m’en plaindre ? C’est moi qui ai fait d’eux ce qu’ils sont.
Leto entendit alors l’approche de la délégation du Bene Gesserit. Il en montait un chant sourd, comme une rumeur lourde de voyelles télescopées.
Moneo les précéda, accompagné d’un détachement de Truitesses qui prirent position sur la corniche où se trouvait Leto. Moneo resta en bas, juste sous le visage de Leto. Il regarda l’Empereur-Dieu puis se tourna vers l’entrée de la grande salle.
Les femmes du Bene Gesserit s’avancèrent solennellement, deux par deux, conduites par leurs deux Révérendes Mères en robe noire traditionnelle. La délégation comprenait en tout douze membres.
— Celle de gauche est Anteac et l’autre Luyseyal, souffla le majordome à Leto.
L’Empereur-Dieu se souvint du rapport que lui avait fait préalablement Moneo sur celles qu’il appelait « les sorcières ». Il ne les aimait visiblement pas et leur présence l’emplissait d’une nervosité inquiète.
— Elles sont toutes les deux Diseuses de Vérité, avait souligné Moneo. Anteac est beaucoup plus âgée que l’autre, mais Luyseyal a la réputation d’être la meilleure Diseuse que possède l’Ordre à l’heure actuelle. Vous remarquerez sans doute la cicatrice qu’elle a sur le front. Nous n’avons pu en établir l’origine. Luyseyal a les cheveux roux. Elle est remarquablement jeune pour une personne si renommée.
Tout en regardant approcher les Révérendes Mères et leur suite, Leto sentit un brusque afflux de souvenirs provenant de sa mémoire collective. Les femmes avaient leur capuchon baissé, le visage dans l’ombre. Les acolytes et assistantes marchaient respectueusement à une bonne distance en arrière. Le tableau n’avait pas changé. Ces femmes auraient aussi bien pu se trouver dans un vrai sietch, en face de vrais Fremen prêts à les accueillir avec tous les honneurs.
Leur tête sait ce que leur corps dénie, songea Leto.
Sa vision pénétrante lui permettait de percevoir la servilité circonspecte contenue dans leur regard, mais elles ne traversèrent pas moins la grande salle ovale avec l’air assuré de quelqu’un qui a foi en ses pouvoirs religieux.
Leto se plaisait à penser que les pouvoirs du Bene Gesserit n’allaient pas au-delà de certaines limites qu’il fixait lui-même. Les raisons de son indulgence lui semblaient claires. De tous les sujets qui peuplaient son empire, c’étaient les Révérendes Mères qui lui ressemblaient le plus. Bien qu’elles fussent limitées, dans leur mémoire collective ancestrale et dans leur héritage rituel, au seul élément féminin, elles existaient comme lui, toutes proportions gardées, en tant que parties intégrées à une entité.
Les Révérendes Mères s’immobilisèrent devant l’Empereur-Dieu à la distance prescrite de dix pas. Les autres membres de la délégation s’avancèrent de part et d’autre.
Leto s’amusait toujours à accueillir les envoyées du Bene Gesserit avec la voix et la personnalité de sa grand-mère Jessica. Les Révérendes Mères s’attendaient à cela et ne furent pas déçues.
— Je vous souhaite la bienvenue, mes sœurs, leur dit-il d’une voix douce de contralto qui correspondait exactement à la gamme d’intonations de Jessica, avec en plus un soupçon de moquerie. Cette voix, bien connue du Chapitre, avait été maintes fois enregistrée et étudiée par le Bene Gesserit.
Tout en parlant, Leto percevait nettement une menace. Les Révérendes Mères n’étaient jamais très contentes quand il les accueillait de cette manière, mais il y avait aujourd’hui dans leur réaction quelque chose en plus. Moneo avait dû le sentir aussi, car il fit un geste du doigt et les gardes se rapprochèrent insensiblement de Leto.
Anteac parla la première :
— Mon Seigneur, nous avons assisté au spectacle donné ce matin sur la place. Quel avantage comptez-vous tirer d’une telle mascarade ?
C’est donc le ton que nous avons choisi, se dit Leto.
Il reprit sa propre voix pour riposter :
— Vous êtes provisoirement dans mes bonnes grâces. Cherchez-vous à changer cela ?
— Mon Seigneur, fit Anteac, nous sommes choquées que vous puissiez infliger un tel traitement à un ambassadeur. Nous ne comprenons pas ce que vous espérez en tirer.
— Je n’en tire rien. J’en sors diminué.
Luyseyal intervint alors :
— Mon Seigneur, cette affaire ne peut profiter qu’à ceux qui parlent d’oppression.
— Je me demande pourquoi on ne parle pas plus souvent d’oppression à propos du Bene Gesserit, répliqua Leto.
Anteac s’adressa à Luyseyal :
— S’il plaît à l’Empereur-Dieu de nous éclairer, il ne manquera pas de le faire. En attendant, passons à l’objet de cette audience.
Leto sourit :
— Vous pouvez vous rapprocher, toutes les deux. Rien que toutes les deux.
Moneo se déplaça légèrement sur sa droite tandis que les Révérendes Mères s’avançaient, de la démarche silencieuse et glissante qui les caractérisait, jusqu’à moins de trois pas de la corniche où était l’Empereur-Dieu.
— On dirait quelles n’ont pas de pieds ! s’était plaint un jour Moneo.
En se souvenant de ces mots, Leto remarqua la nervosité avec laquelle son majordome surveillait le moindre mouvement des deux femmes. Il faisait visiblement des efforts surhumains pour ne pas les empêcher d’aller plus loin. Mais l’Empereur-Dieu en avait décidé ainsi, et il n’y pouvait rien.
Leto porta son attention sur la suite de la délégation, qui était demeurée à la même place que tout à l’heure. Les acolytes portaient également la robe noire, mais sans capuche. Il remarqua dans leur costume certains signes presque imperceptibles de pratiques rituelles normalement interdites : une amulette, un colifichet particulier, le coin d’un châle de couleurs vives disposé de telle manière qu’il puisse être exhibé prudemment. Leto savait que les Révérendes Mères toléraient cet état de choses parce que le partage de l’épice ne pouvait plus se faire comme avant.
Des rites de substitution.
En dix ans, les changements avaient été significatifs. Un esprit de parcimonie nouveau avait pénétré l’idéologie de l’Ordre.
Les signes sortent, se dit Leto. Les mystères anciens, très anciens, sont toujours là.
Durant des millénaires, les très anciens schémas étaient demeurés dormants dans la mémoire collective du Bene Gesserit.
A présent, ils émergent. Il faudra que j’avertisse mes Truitesses.
Il reporta son attention sur les Révérendes Mères.
— Vous avez des requêtes à formuler ?
— Que ressent-on quand on est l’Empereur-Dieu ? demanda Luyseyal.
Leto battit des paupières. L’attaque était intéressante. Elles ne l’avaient pas essayée depuis une génération et demie. Bah… pourquoi pas ?
— Quelquefois, mes rêves sont bloqués et détournés vers d’étranges endroits, dit-il. Si ma mémoire cosmique est une toile aux fils arachnéens, comme vous le savez toutes les deux avec certitude, songez aux dimensions de cette toile et aux aboutissements possibles de mes rêves et souvenirs.
— Vous évoquez nos certitudes, répondit Anteac. Pourquoi ne pourrions-nous pas enfin réunir nos forces ? Il y a entre nous plus de points communs que de différences.
— Je préférerais lier mon sort à ces Grandes Maisons dégénérées qui ne savent que se lamenter à propos de leurs trésors d’épice à jamais perdus !
Anteac ne broncha pas, mais Luyseyal pointa sur Leto un doigt accusateur.
— Nous vous offrons l’association !
— Et je m’entête à choisir la guerre ?
Anteac intervint alors.
— On dit qu’il existe un principe d’antagonisme dont l’origine remonte aux unicellulaires, et qui ne s’est jamais démenti depuis.
— Certaines choses demeurent incompatibles, approuva Leto.
— Dans ce cas, comment la communauté de notre Ordre pourrait-elle se maintenir ? demanda Luyseyal.
Leto durcit sa voix.
— Vous savez très bien que le secret de la communauté est la suppression des incompatibles.
— La coopération peut être une source d’avantages précieux, murmura Anteac.
— Pour vous, pas pour moi.
La Révérende Mère soupira.
— Peut-être, Mon Seigneur, consentirez-vous alors à nous parler des modifications survenues dans votre aspect physique ?
— Quelqu’un d’autre que vous devrait être au courant de ces choses pour pouvoir les consigner, ajouta Luyseyal.
— Au cas où il m’arriverait malheur ?
— Mon Seigneur ! protesta Anteac. Loin de nous l’idée de…
— Vous me disséquez en paroles faute de pouvoir le faire avec des instruments plus tranchants. Apprenez que j’abhorre l’hypocrisie.
— Nous protestons, Mon Seigneur ! s’écria Anteac.
— Je l’entends bien. J’ai des oreilles pour cela.
Luyseyal se rapprocha imperceptiblement de Leto, ce qui lui attira un regard acéré de la part de Moneo. Le majordome jeta un coup d’œil à Leto, quêtant un signe qui lui permît d’agir. Mais l’Empereur-Dieu l’ignora, curieux de connaître les intentions de Luyseyal. La rousse Révérende Mère se trouvait maintenant au centre de la menace qu’il n’avait cessé de ressentir.
Que peut-elle être ? se demanda Leto. Un Danseur-Visage ? Serait-ce malgré tout possible ?
Non. Il ne reconnaissait aucun des signes caractéristiques. L’image présentée par Luyseyal était particulièrement décontractée. Pas le moindre tressaillement dans son visage pour mettre à l’épreuve les dons d’observation de l’Empereur-Dieu.
— Ne nous donnerez-vous aucune information sur ces modifications de votre physique, Mon Seigneur ? insista Anteac.
Manœuvre de diversion ! pensa Leto.
— Mon cerveau est en train de devenir énorme, dit-il à haute voix. La presque totalité du crâne humain s’est dissoute. Il n’y a plus de limite stricte à l’extension de mon cortex et du système nerveux attenant.
Moneo jeta un regard surpris à l’Empereur-Dieu. Pourquoi leur livrait-il des informations aussi vitales ? Ces deux-là trouveraient le moyen de les monnayer.
De fait, elles semblaient fascinées par les paroles de l’Empereur-Dieu et hésitaient comme si cela bouleversait quelque plan qu’elles avaient conçu.
— Votre cerveau a un centre ? demanda Luyseyal.
— Je suis ce centre, dit Leto.
— Un emplacement ? interrogea à son tour Anteac en faisant un geste vague dans sa direction. Dans le même temps, Luyseyal se rapprochait encore de quelques millimètres du rebord de la corniche.
— Quelle valeur attribuez-vous aux révélations que je suis en train de vous faire ? demanda Leto.
Les deux femmes ne changèrent pas d’expression, ce qui était déjà un aveu suffisant. Un sourire flotta sur les lèvres de l’Empereur-Dieu.
— Vous êtes devenues prisonnières du bazar, lança-t-il. Même le Bene Gesserit s’est laissé contaminer par l’esprit du souk.
— Nous ne méritons pas une telle accusation, protesta Anteac.
— Oh, si ! L’esprit du souk a envahi mon Empire. La loi du marché a été gonflée et exacerbée par les exigences de notre époque. Nous sommes tous devenus des marchands.
— Même vous, Mon Seigneur ? demanda Luyseyal.
— Vous défiez mon courroux, dit Leto. Vous êtes spécialiste en la matière, n’est-ce pas ?
— Mon Seigneur ?
La voix de la Révérende Mère était calme, mais un peu trop contenue.
— Il faut se défier des spécialistes, poursuivit Leto. Les spécialistes sont les maîtres de l’exclusion, les experts de l’étriqué.
— Nous voulons être seulement les architectes d’un avenir meilleur, murmura Anteac.
— Meilleur par rapport à quoi ?
Luyseyal se rapprocha encore insensiblement de Leto.
— Nous espérons que nos critères correspondent à votre jugement, Mon Seigneur, dit Anteac.
— Mais vous voudriez être des architectes. Pour construire des murs encore plus élevés ? N’oubliez pas, chères sœurs, que je vous connais bien. En matière d’œillères, vous êtes les meilleurs fournisseurs du marché.
— La vie poursuit son cours, Mon Seigneur, fit Anteac.
— Précisément. Tout comme l’univers.
Luyseyal se rapprocha encore d’un millimètre, ignorant le regard de Moneo fixé sur elle.
C’est alors que Leto perçut l’odeur et faillit éclater de rire.
De l’essence d’épice !
Elles avaient apporté de l’essence d’épice. Elles connaissaient les anciens récits où il était question des vers des sables et de l’essence d’épice, naturellement. Luyseyal en avait une petite quantité sur elle. Elle pensait que c’était un poison spécifique contre les vers des sables. La chose était certaine. L’Histoire Orale et les archives du Bene Gesserit concordaient sur ce point. L’essence disloquait le ver, précipitant sa décomposition qui donnait naissance (au terme du processus) à des truites des sables qui à leur tour produiraient d’autres vers des sables et ainsi de suite.
— Il y a une autre modification dont il faudrait que vous connaissiez l’existence, dit-il à haute voix. Je ne suis pas encore un ver des sables. Pas tout à fait. Vous pouvez me considérer un peu comme une créature-colonie avec quelques modifications sensorielles.
La main gauche de Luyseyal se déplaça presque imperceptiblement vers un pli de sa robe. Moneo s’en aperçut et quêta du regard un ordre de Leto. Mais celui-ci se contenta de fixer l’éclat noir des yeux de la Révérende Mère.
— Il y a eu certaines vogues pour les parfums, dit-il.
La main de Luyseyal hésita.
— Les extraits, les essences… poursuivit Leto. Je n’ai rien oublié. Pas même l’engouement pour la suppression des odeurs. Il fut un temps où l’on utilisait des produits sous les bras et entre les jambes pour masquer les odeurs naturelles du corps. Le saviez-vous ? Bien sûr que vous le saviez !
Le regard d’Anteac se posa sur Luyseyal.
Aucune des deux femmes n’osait dire un mot.
— Les gens savaient instinctivement que leurs phéromones les trahissaient, continua Leto.
Les deux Révérendes Mères étaient figées. Elles entendaient son message. De tous les sujets de l’Empereur-Dieu, elles étaient les plus aptes à comprendre le sens caché de ses paroles.
— Vous aimeriez bien pouvoir exploiter les riches filons de ma mémoire, fit-il d’une voix accusatrice.
— Nous en sommes jalouses, Mon Seigneur, admit Luyseyal.
— Vous avez mal interprété l’histoire de l’essence d’épice. Les truites des sables y réagissent comme si c’était de l’eau.
— C’était une épreuve, Mon Seigneur, murmura Anteac. Rien de plus.
— Vous voudriez me mettre à l’épreuve ?
— Notre curiosité est la seule responsable, Mon Seigneur.
— Moi aussi, je suis curieux. Déposez votre essence d’épice sur le rebord devant Moneo. Je la conserverai.
Calmement, de manière à montrer qu’elle n’avait l’intention d’accomplir aucun geste hostile, Luyseyal glissa la main sous sa robe et en ressortit un petit flacon qui irradiait une lueur bleutée. Elle posa doucement le flacon sur le rebord de la corniche. Elle évitait soigneusement tout geste qui pût être mal interprété.
— Des diseuses de vérité, vraiment… ironisa Leto.
Elle lui adressa une grimace qui aurait pu passer pour un sourire, puis recula pour se mettre aux côtés d’Anteac.
— Où vous êtes-vous procuré cette essence d’épice ? demanda Leto.
— Nous l’avons achetée à des contrebandiers, répondit Anteac.
— Cela fait vingt-cinq siècles qu’il n’y a plus de contrebandiers !
— Qui ne gaspille pas trouve toujours, déclara Anteac.
— Je vois. Et à présent, vous allez devoir réexaminer ce que vous considérez comme votre très grande patience, c’est bien cela ?
— Nous avons suivi avec attention l’évolution de votre corps, Mon Seigneur. Et nous avons pensé…
Anteac s’autorisa un léger haussement d’épaules, le genre de geste qui n’était de mise qu’avec une autre Sœur, et encore en de rares occasions.
Leto plissa les lèvres en guise de réponse.
— Je ne peux pas hausser les épaules, dit-il.
— Allez-vous nous punir ? lui demanda Luyseyal.
— Pour m’avoir amusé ?
Luyseyal jeta un coup d’œil au flacon que Moneo n’avait pas encore touché.
— J’ai promis de vous récompenser, dit Leto, et je le ferai.
— Nous aurions préféré vous protéger au sein de notre communauté, Mon Seigneur, déclara Anteac.
— Ne cherchez pas à obtenir une trop grosse récompense.
Anteac hocha la tête.
— Vous traitez avec les Ixiens, Mon Seigneur. Nous avons des raisons de croire qu’ils pourraient être tentés d’agir contre vous.
— Je ne les crains pas plus que vous.
— Vous avez certainement entendu parler de ce qu’ils préparent, intervint Luyseyal.
— Il arrive que Moneo me remette le texte d’un message échangé par des groupes ou des personnes de mon Empire. Je vois passer beaucoup de choses.
— Nous voulons parler de la nouvelle Abomination, Mon Seigneur ! dit Anteac.
— Vous croyez que les Ixiens sont capables de fabriquer une intelligence artificielle ? Dotée d’une conscience analogue à la vôtre ?
— Nous le redoutons, Mon Seigneur.
— Vous voudriez me faire croire que le Jihad Butlérien survit au sein de votre Ordre ?
— Nous nous méfions de l’inconnu qui peut surgir d’une technologie trop imaginative, Mon Seigneur.
Luyseyal se pencha en avant.
— Les Ixiens prétendent que leur machine transcendera le Temps exactement comme vous le faites, Mon Seigneur.
— Et la Guilde affirme que les Ixiens sont en plein chaos temporel, ironisa Leto. Faut-il donc redouter toute création ?
Anteac se raidit.
— Je m’adresse à vous deux en toute sincérité, poursuivit Leto. Je reconnais vos capacités. Pourquoi ne pas reconnaître les miennes ?
Luyseyal eut une brève inclination de tête.
— Les Ixiens et le Tleilax sont en train de conclure une alliance avec la Guilde et sollicitent notre entière coopération.
— Et ce sont les Ixiens que vous redoutez le plus ?
— Nous redoutons tout ce que nous ne pouvons pas contrôler, fit Anteac.
— Vous ne pouvez pas me contrôler.
— Sans vous, le peuple aurait besoin de nous ! s’écria Anteac.
— Enfin la vérité ! dit Leto. Vous vous présentez devant moi comme devant un oracle et vous me demandez d’apaiser vos craintes.
La voix d’Anteac était glaciale et mesurée.
— Les Ixiens fabriqueront-ils un cerveau mécanique ?
— Un cerveau ? Certainement pas !
Luyseyal parut soulagée, mais les traits d’Anteac demeurèrent figés. L’oracle ne la satisfaisait pas.
Pourquoi la bêtise se répète-t-elle avec une précision si monotone ? se demanda Leto. Ses souvenirs lui offraient d’innombrables scènes qui ressemblaient à celle-là. Des cavernes, des prêtres et des prêtresses frappés d’une sainte extase, des voix solennelles énonçant de dangereuses prophéties dans la fumée des narcotiques sacrés.
Il baissa les yeux vers le flacon phosphorescent posé sur le rebord devant Moneo. Quelle pouvait être sa valeur marchande ? Énorme. C’était de l’essence pure. Un trésor concentré.
— L’oracle a reçu son paiement, dit-il. Il me plaît maintenant de vous en donner pour votre argent.
Les deux femmes devinrent tout oreilles.
— Voici mes paroles, continua Leto. Ce que vous craignez n’est pas ce que vous craignez.
Il aimait bien la manière dont cela sonnait. Suffisamment solennel pour un oracle digne de ce nom. Les deux Révérendes Mères avaient les yeux levés vers lui dans une attitude d’expectation suppliante. Derrière elles, une acolyte se racla la gorge.
Celle-là ne manquera pas de se faire réprimander plus tard, se dit Leto.
Anteac avait eu suffisamment de temps pour ruminer les paroles de l’Empereur-Dieu. Elle murmura :
— Une vérité obscure n’est pas la vérité.
— Mais j’ai correctement dirigé votre attention, lui dit Leto.
— Avez-vous voulu dire que nous ne devons pas redouter cette machine ? demanda Luyseyal.
— Vous disposez du pouvoir de raisonner. Pourquoi mendier une explication ?
— C’est que nous n’avons pas vos pouvoirs, fit Anteac.
— Vous vous plaignez donc de ne pas ressentir les ondes arachnéennes du Temps. Vous ne percevez pas le continuum où je suis. Et vous avez peur d’une simple machine !
— Vous ne voulez donc pas nous répondre, murmura Anteac.
— Ne commettez pas l’erreur de croire que j’ignore ce dont votre Ordre est capable. Vos perceptions fonctionnent à merveille. Vos sens sont finement réglés. Je ne cherche pas à empêcher cela. Et vous ne devriez pas le faire non plus.
— Mais les Ixiens jouent avec les machines ! protesta Anteac.
— Quelques pièces, admit Leto. Des éléments séparés reliables les uns aux autres. Une fois le processus entamé, que peut-on faire pour l’arrêter ?
Luyseyal renonça à se servir des techniques de maîtrise sur soi du Bene Gesserit, ce qui était un aveu implicite de reconnaissance des pouvoirs de l’Empereur-Dieu. Elle protesta d’une voix presque grinçante :
— Savez-vous de quoi les Ixiens se vantent ? D’être bientôt capables de prédire vos actions grâce à cette machine !
— En quoi cela me ferait-il peur ? Plus ils se rapprochent de moi, plus ils deviennent mes alliés objectifs. Ils ne peuvent pas me conquérir, mais moi je peux les conquérir.
Anteac voulut dire quelque chose, mais Luyseyal lui toucha le bras et demanda :
— Auriez-vous déjà conclu une alliance avec Ix ? On dit que votre entretien avec leur nouvelle ambassadrice, Hwi Noree, a duré particulièrement longtemps.
— Je ne conclus jamais d’alliance. Je ne puis avoir d’alliés, mais seulement des serviteurs, des disciples ou des ennemis.
— Et vous n’avez pas peur de la Machine ixienne ? insista Anteac.
— Automatisme est-il synonyme de conscience intelligente ?
Le regard d’Anteac s’agrandit et devint vitreux tandis qu’elle faisait retraite dans ses souvenirs. Leto se trouva lui-même frappé de fascination à l’idée de ce qu’elle devait découvrir au contact de ses propres cohortes intérieures.
Nous avons en commun certaines de ces réminiscences, songea-t-il.
Il s’avisa alors de la séduction que pouvait exercer sur lui l’idée d’une association avec les Révérendes Mères. Ce serait si rassurant, familier… et mortel. Anteac voulait le tenter, une fois de plus.
La Révérende Mère répondit enfin :
— La machine ne peut prévoir tous les problèmes qui seront importants pour les humains. C’est là la différence entre un système à base d’impulsions séquentielles et un continuum sans faille. Nous possédons le second alors que les machines sont limitées au premier.
— Le pouvoir de raisonner vous appartient encore, commenta l’Empereur-Dieu.
— Partagez ! fit Luyseyal.
C’était un ordre adressé à Anteac, et sa soudaineté tranchante révélait le rapport de forces qui liait les deux femmes. La plus jeune commandait.
Charmant, se dit Leto.
— L’intelligence s’adapte, déclara Anteac.
Avare de ses mots, avec ça, songea Leto en dissimulant son amusement grandissant.
— L’intelligence crée, renchérit-il à haute voix. Ce qui signifie qu’elle doit être capable de fournir des réponses jamais imaginées avant. De faire face à ce qui est nouveau.
— Par exemple, l’existence possible de la Machine ixienne, fit Anteac.
Et ce n’était pas une question.
— Ne trouvez-vous pas très intéressant, interrogea Leto, qu’il ne suffise pas d’être une superbe Révérende Mère ?
Ses sens aigus décelèrent le soudain raidissement de peur chez les deux femmes. Des diseuses de vérité, vraiment !
— Vous avez tout à fait raison de me craindre, dit-il. Puis, élevant la voix : Comment savez-vous même que vous vivez ?
Comme cela avait été le cas de nombreuses fois pour Moneo, elles perçurent dans sa voix les conséquences mortelles que risquait d’avoir pour elles une réponse inadéquate. Leto fut fasciné de remarquer que les deux femmes jetèrent un bref regard au majordome avant de répondre.
— Je suis le miroir de moi-même, déclara Luyseyal.
C’était un pat typique de la manière Bene Gesserit et Leto s’en trouva contrarié.
— Je n’ai pas besoin d’outils préfabriqués pour résoudre mes problèmes humains, répondit pour sa part Anteac. Votre question était élémentaire !
— Ha, ha ! s’exclama Leto. Que diriez-vous de laisser tomber le Bene Gesserit pour venir avec moi ?
Il la vit envisager puis rejeter la proposition, mais elle ne dissimula pas son amusement.
L’Empereur-Dieu se tourna alors vers Luyseyal, qui était demeurée perplexe.
— Si c’est en dehors de votre portée, alors vous avez affaire à de l’intelligence et non à un automatisme, lui dit-il. Et il songea : Plus jamais cette Luyseyal ne dominera la vieille Anteac.
La jeune Révérende Mère était furieuse et ne se donnait pas la peine de le cacher.
— On dit que les Ixiens vous ont fourni des machines qui imitent la pensée humaine, accusa-t-elle. Si vous en avez une si piètre opinion, pour quelle raison…
— On ne devrait pas la laisser quitter le Chapitre sans chaperon, dit Leto en s’adressant à Anteac. Aurait-elle peur de s’adresser à ses propres souvenirs ?
Luyseyal pâlit, mais garda le silence.
Leto la dévisagea froidement.
— Ne croyez-vous pas que la longue fréquentation des machines par nos ancêtres aurait dû nous apprendre inconsciemment quelque chose ?
La Révérende Mère se contenta de le regarder farouchement. Elle n’était pas encore prête à risquer sa vie en défiant ouvertement l’Empereur-Dieu.
— Diriez-vous au moins que nous connaissons le pouvoir d’attraction des machines ? reprit Leto.
Luyseyal hocha silencieusement la tête.
— Une machine bien entretenue peut être plus fiable qu’un serviteur humain, continua Leto. Nous pouvons faire confiance aux machines pour qu’elles ne se laissent pas distraire par des facteurs émotionnels.
Luyseyal retrouva sa voix.
— Cela signifie-t-il que vous avez l’intention de lever l’interdit butlérien concernant les machines abominables ?
— Je vous jure, fit Leto en se servant de sa voix la plus dédaigneuse et glacée, que si vous faites encore étalage d’une telle stupidité, je vous ferai exécuter publiquement. Tenez-vous-le pour dit, je ne suis pas votre oracle !
Luyseyal ouvrit la bouche mais la referma sans rien dire.
Anteac posa la main sur le bras de sa collègue, qui fut parcourue d’un tremblement rapide. Puis elle parla doucement, faisant exquisément usage de la Voix :
— Notre Empereur-Dieu n’ira jamais ouvertement à l’encontre des proscriptions butlériennes.
Leto lui sourit comme pour la féliciter. C’était un tel plaisir de voir une professionnelle à l’œuvre.
— Voilà qui devrait être évident pour n’importe quelle conscience intelligente, dit-il. Il y a des limites que j’ai fixées moi-même, des domaines où je refuse d’intervenir.
Il voyait les deux femmes absorber les multiples implications de ses paroles, peser leurs intentions et leurs prolongements possibles. L’Empereur-Dieu cherchait-il à les distraire, à détourner leur attention sur les Ixiens pendant qu’il manœuvrait sur un autre front ? Voulait-il faire comprendre au Bene Gesserit que le moment était venu de choisir le camp opposé aux Ixiens ? Était-il possible que ses paroles ne possèdent aucune autre motivation que celles qui apparaissaient en surface ? Quelles que fussent ses raisons, il était imprudent de les ignorer. Elles étaient sans aucun doute en présence de la créature la plus retorse que l’univers eût jamais nourrie en son sein.
Leto, sachant qu’il ne pouvait qu’ajouter à leur désarroi, se tourna vers Luyseyal en fronçant les sourcils.
— Il y a une leçon, Marcus Claire Luyseyal, sur les sociétés ultra-mécanisées du passé, que vous paraissez ne pas avoir très bien comprise. Par leur existence même, les machines conditionnent leurs utilisateurs à se servir de leurs semblables comme ils se servent d’elles.
Il porta son attention sur le majordome.
— Moneo ?
— Je le vois, Mon Seigneur.
Moneo tendait le cou pour regarder par-dessus les têtes de la délégation. Duncan Idaho venait d’entrer par la grande porte du fond et se dirigeait à grands pas vers l’endroit où était Leto. Sans relâcher son attention, ni sa méfiance envers les Bene Gesserit, Moneo sut identifier la nature de la leçon donnée par Leto.
Une épreuve. Il est toujours en train de mettre les gens à l’épreuve.
A ce moment-là, Anteac s’éclaircit la voix.
— Mon Seigneur, songez-vous à notre récompense ?
— Vous ne manquez pas de courage, lui dit Leto. C’est sans doute pour cette raison que vous avez été choisie pour cette ambassade. Très bien. Pour la décennie à venir, je maintiens votre allocation d’épice à son niveau actuel. Quant au reste, je choisis d’ignorer ce que vous aviez réellement l’intention de faire avec l’essence d’épice. Ne suis-je pas généreux ?
— Extrêmement généreux, Mon Seigneur, répondit Anteac, et il n’y avait pas la moindre trace d’amertume dans sa voix.
Duncan Idaho passa alors devant les deux femmes et s’arrêta à côté de Moneo pour lever la tête vers l’Empereur-Dieu.
— Mon Seigneur… commença-t-il, puis il s’interrompit, gêné, en regardant les Révérendes Mères.
— Tu peux parler devant elles, lui dit Leto.
— Oui, Mon Seigneur. Il semblait réticent, mais obéit tout de même. Nous nous sommes fait attaquer dans le secteur sud-est de la Cité. Il s’agissait d’une manœuvre de diversion, je pense, car des rapports nous parviennent maintenant de la plupart des autres secteurs ainsi que de la Forêt Interdite, signalant des attentats dus à de nombreux petits groupes éparpillés.
— Ils donnent la chasse à mes loups, murmura Leto. Dans la Forêt comme dans la Cité, ils font la chasse à mes loups.
Les sourcils du Duncan se joignirent en un arc perplexe.
— Il y a des loups dans la Cité, Mon Seigneur ?
— Des prédateurs, expliqua Leto. Ou des loups… Pour moi, il n’y a pas de grosse différence.
Moneo laissa entendre une exclamation étouffée.
Leto lui sourit, en songeant qu’il était merveilleux d’observer cet instant de compréhension où l’esprit s’entrouvre, où le voile est levé de devant les yeux.
— J’ai amené des forces importantes pour assurer la protection des lieux où nous sommes, déclara Idaho. Je les ai disposées tout autour du…
— Je savais que tu le ferais, interrompit Leto. Fais bien attention maintenant, car je vais t’indiquer les endroits où tu dois envoyer le reste de tes troupes.
Sous le regard terrifié des Révérendes Mères, l’Empereur-Dieu énuméra alors les emplacements exacts de chaque embuscade, avec le détail des forces qui seraient engagées et parfois même la nature des assaillants, leur armement, l’horaire et leur déploiement précis. La vaste mémoire du Duncan enregistrait les instructions une à une. Il était trop pris par l’opération pour interrompre Leto. Mais lorsque celui-ci se tut, une expression de crainte perplexe envahit les traits du ghola et il ne trouva rien à dire.
C’était comme si Leto lisait directement ses pensées : J’étais un fidèle soldat de Leto, l’original, le grand-père de celui-ci, qui m’a sauvé la vie et m’a accueilli chez lui comme son propre enfant. Mais bien que ce Leto continue d’exister, d’une certaine manière, dans celui qui est devant moi… ce n’est pas lui.
— Mon Seigneur, pourquoi avez-vous donc besoin de moi ? demanda enfin Idaho.
— Pour ta force et ta loyauté.
Le Duncan secoua la tête.
— Mais…
— Tu m’obéis, continua Leto, en remarquant la manière dont les Révérendes Mères absorbaient la moindre de ses paroles. La vérité, surtout rien d’autre, ce sont des Diseuses de Vérité.
— J’ai une dette envers les Atréides, murmura Idaho.
— Notre confiance est là, dit Leto. Et… Duncan ?
— Mon Seigneur ?
La voix du ghola indiquait qu’il avait trouvé un terrain où poser le pied.
— Tu laisseras au moins un survivant à chacun de ces emplacements. Autrement, nos efforts sont perdus.
Idaho acquiesça d’un bref signe de tête et s’éloigna à grands pas, comme il était venu. Leto se dit qu’il aurait fallu un œil vraiment exercé pour s’apercevoir que le Duncan qui sortait était différent, profondément différent, de celui qui était entré.
Anteac déclara :
— C’est la conséquence de cette flagellation publique.
— Exactement, admit Leto. Je compte sur vous pour rapporter fidèlement ces faits à votre Supérieure, l’admirable Révérende Mère Syaksa. Dites-lui de ma part, que je préfère de loin la compagnie des prédateurs à celle de la proie. Il se tourna alors vers Moneo, dont l’attention se raidit soudain. Moneo, les loups ont disparu de ma forêt. Tu veilleras à les faire remplacer par des loups humains.